Approches de la Vie Intérieure
Lanza del Vasto
1962

Trop aimable

En ce temps-là, j’habitais la ville et j’étais très pauvre. J’avais un ami riche et généreux. Il était si dépensier qu’à la fin du mois, il en arrivait à se trouver dans l’embarras. Un soir, il se précipita chez moi en désarroi: il lui fallait de l’argent d’urgence. Je lui prêtai le peu que j’avais. Il partit en jurant qu’il me rendrait cela dans huit jours.
Les jours passèrent et les mois, sans que je revisse mon ami. J’étais devenu si pauvre qu’à l’heure du repas, je descendais à la rue grignoter un croûton de pain dur. Je choisissais mon coin près d’un grand restaurant d’où sortait par le soupirail de la cuisine une douce chaleur et une odeur bien nourrissante.
Or, un jour, me retournant, je vis par la vitrine du restaurant mon ami attablé. Il me vit aussi et me fit signe, car c’était un bon ami.
Et même, il se leva et vint me chercher dans la rue, car c’était un très bon ami, et il m’invita et me traita magnifiquement.
Et moi, je le remerciai.
Et nous, les enfants, veillons bien à n’être pas aussi généreusement, largement, aimablement malhonnêtes. Demandons-nous si nous ne l’avons pas été, si nous ne le sommes pas envers Dieu.