Approches de la Vie Intérieure
Lanza del Vasto
1962

Morale de l’achat

Il vous manque quelque chose? Courez à la boutique du coin et vous en trouverez de bonnes à très bas prix. Si le prix n’est pas assez bas, allez à un autre magasin. Si vous êtes avisé, occupez-vous uniquement de la petitesse du prix et de la qualité de l’article. Si vous êtes honnête, vérifiez la monnaie et voyez qu’on ne vous rende ni trop peu ni trop.
Ici s’arrête le code moral de l’acheteur.
Jamais il ne vous viendra à l’esprit de vous demander comment un article de si bonne qualité se trouve exposé chez le marchand à si bas prix. Peut-être a-t-il fallu pour obtenir cet avantage merveilleux réduire à la famine ou à la servitude toute une population ouvrière, peut-être faire une rien et nous n’en voulons rien savoir. Nous voyons seulement que la marchandise et le prix nous conviennent. Nous payons et nous sommes quittes. Nous risquons d’avoir fait de l’homicide une bonne affaire. Il n’importe, nous sommes quittes.
En sommes-nous sûrs? Suffit-il pour acquérir l’innocence de ne pas réfléchir à ce que nous faisons?
Nous savons bien que si le voleur est coupable au premes de la loi. Quoi? Le brigand serait seul criminel et celui qui partage avec lui le butin ne le serait pas? L’homme qui a le courage de sa mauvaise action est peut-être moins indigne que l’autre, qui prend part au profit sans partager le risque.
Otons-nous de l’esprit qu’acheter soit un fait extérieur qui ne dépend que des “lois économiques” qui seraient une espèce de fatalité naturelle que nous subissons du dehors et dont nous ne sommes en rien responsables. Acheter est un acte humain qui dépend de notre volonté et qui est nécessairement moral ou immoral. En éluder la responsabilité, c’est en faire nécessairement un acte immoral.
Mon voisin était sabotier. On l’était de père en fils dans cette famille. Le grand-père avait mis en réserve du bois pour le petit-fils. Il travaillait en chantant. Il donnait forme à l’œuvre comme un sculpteur (comme bien des scultpeurs ne savent plus le faire). Il nourrissait une nombreuse famille et la soutenait de sa présence. Un camelot est venu: il offre des sabots faits dans une usine étrangère. Ils coûtent trente francs de moins. Il y en a pour tous les pieds. Ils sont brillamment vernis. Qui résistera à la tentation d’épargner trente francs? Qui dans le village manquera de vendre la peau de notre sabotier pour trente francs? Au bout de deux mois, les sabots du camelot sont fendus, mais tous les deux mois, il revient nous offrir sa camelote et nous donner l’illusion d’épargner trente francs. L’avantage économique est douteux, mais le crime ne l’est point. La stupidité de cette sorte d’obéissance passive, de l’obligation qu’on se fait de se jeter dans un piège tendu, est évidente. Des peuples entiers se sont ainsi ruinés et dégradés (l’un précipitant l’autre et chacun se laissant entraîner par tous).
“C’est le privilège des cochons et des rats que d’observer la seule règle de l’offre et de la demande, dit Ruskin, alors que la loi de l’action humaine, c’est la morale.”
A ce compte, toute notre civilisation accepte la loi des cochons et des rats.
“Si nous devions nous poser tant de questions avant d’acheter quoi que ce soit, nous serions réduits à l’extrême misère avec de l’argent dans nos poches”, répondrez-vous. Et la vie deviendrait extrêment difficile et compliquée.
Oui, ou peut-être finirait-elle par devenir très simple et peut-être aussi n’aurions-noous pas tant d’argent, ni tant besoin d’argent.
Car nous adopterions alors la vie de l’Arche, qui s’efforce de donner une solution pratique et précise à cette question (qui ne peut être résolue indépendamment de toutes les autres).
Mais nous qui vivons encore en ville de la vie de tout le monde, que pouvons-nous faire?
— Réfléchir (à la différence de tout le monde), ne pas en rester à la considération que nous ne pouvons tout changer et tout faire tout seuls et tout de suite. Il y a certainement quelque chose à faire pour nous aujourd’hui même. Faisons cela, et, sans qu’il soit nécessaire de tracer d’avance la route, nous verrons un pas amener le pas suivant.