Approches de la Vie Intérieure
Lanza del Vasto
1962

L’oeil simple

Vous avez remarqué que nous avons une tête. J’espère que vous avez remarqué ca, et une poitrine et un ventre.
Et vous me direz que, oui, en effet, vous avez remarqué ca et que vous regrettez d’être venus de si loin pour entendre dire des choses que tout le monde sait. Encouragés par cette approbation, nous allons poursuivre le cours de nos étonnantes découvertes.
Nous remarquerons en ooutre la place qu’occupent ces trois choses : la tête est en haut, la poitrine à mi-chemin, le ventre en-dessous. Nous en tirerons cette conlusion, de très haute importance : que la tête doit être en haut, le coeur au milieu, et le ventre en-dessous.
Vous avez beau dire que tout le monde sait ca, on rencontre encore beaucoup de gens qui n’ont rien remarqué:
Ceux, par exemple, qui mettent leur ventre au-dessus. Ceux qui emploient leur intelligence à se remplir le ventre. Ceux qui raisonnent avec leur ventre et dont l’intelligence n’est là qu’au service du ventre. Hé! Ce ne sont pas des exceptions, des monstres, des fous, et ce ne sont pas nécessairement des brutes. C’est la grande masse des gens.
Ce sont même de très bonnes gens qui aiment les bonnes choses, qui font de bonnes affaires et, à l’occasion, de bonnes actions. Ils n’ont que le malheur de se trouver le ventre en l’air et la tête en bas.
Vous pourriez croire que la position est incommode, mais, pour compenser leur malheur, ils en ont un autre, qui est de ne pas s’en apercevoir.
Si vous leur montrez que c’est une position de chute, ils se sentent offensés, si vous les tirez pour les redresser, ils se fâchent.
“Voyons! crient-ils, et le bon sens? Vous n’avez pas le sens de la Réalité! le sens de l’Histoire! Vous ne savez donc pas que c’est l’Economie qui gouverne tout!”
D’ailleurs, regardons les araignées. Elles aussi sont pendues le ventre en l’air et la tête en bas, et quelles belles toiles elles font et comme les mouches s’y prennent!
Les araignées et les civilisations en font, de beaux travaux à l’envers! Admirons les toureiffels, les gratte-ciel, les fusées cosmiques, vertigineuse hauteur!
Vertige, oui, hauteur, non! Ils croient bâtir et s’élever, mais en vérité ils désintègrent et ils s’enfoncent et si vous ne le voyez pas, prenez garde! C’est que vous-même les regardez la tête en bas!
Mais revenons à l’évidence de nos premières remarques : mettons la tête en haut et commencons par elle. “Tout, dit le Bouddha, commence dans la pansée. Quand la pensée est fausse, l’affliction s’ensuit comme la roue de la charrette vient sur le pas du boeuf.” “L’oeil est la lampe du corps, dit l’Evangile : si ton oeil est simple, tout ton corps sera éclairé, mais si ton oeil est obscurci, qu’en sera-t-il de tes ténèbres?”
L’oeil est fait pour la lumière, et l’intelligence est faite pour la vérité. Si elle la recoit et l’exprime, elle remplit sa fonction et c’est tout. Mais si elle est dans le noir et dans l’erreur, c’est qu’elle s’aveugle elle-même ou se laisse éblouir par de fausses lumières.
La vérité est inaccessible, disent les gens. Je trouve plutôt qu’elle est inévitable.
Tu as beau mentir, errer, délirer, tu ne peux empêcher que chacun des éléments de ton mensonge, de ton erreur ou de ta rêverie soit, donc soit vrai à quelque degré.
Etre ou ne pas être n’est pas la question. Dessus, dessous, dedans, dehors, voilà la question.
“Mais si ton oeil est simple, tout ton corps sera éclairé.”
Attention à la traduction : simple. Ce qui nous enseigne ceci : que la vérité est une chose simple. Car, de même que l’oeil est fait pour la lumière, de même l’intelligence pour la vérité.
Tu cherches la vérité, dis-tu? Comment? En accumulant des notions, en calculant, en combinant, en fourbissant des arguments compliqués?
Lève la tête et ouvre l’oeil à l’évidence de la lumière.

Vois-tu la lumière? Ou seulement les choses et les gens?
Si ton regard est constamment fixé sur la proie ou l’obstacle, alors tu vois les choses et les gens et tu ne vois pas la lumière par laquelle tu les vois.

N’oublie pas non plus l’ombre, ne perds pas ton ombre, le caché, le plus caché de tous, celui qui se cache derrière tes yeux : toi-même.
Comment?
Comment te verras-tu? Non pas, certes, avec les deux yeux de chair, ni à la clarté du jour; mais si tu te vois, c’est avec l’oeil unique, ton oeil simple.
Qui?
Celui qui ne peut être apercu par aucun autre, l’unique, celui que, d’un regard simple, connaît l’oeil intérieur fixé au centre exact équidistant de tout.
Où caché?
Dedans.
Derrière.
Dessous.
La seule chose que tu connaisses du dedans.
La seule introduction au-dedans, au mystère, à la substance.
La seule chose qui te fasse connaître le dedans de toutes les choses du dehors.
Toi-même : l’évidence de l’être, le témoin de la vérité.

Cette vérité-là ne peut pas t’échapper si tu la cherches. Tu l’as, tu l’es. C’est ici que la parole de l’Evangile montre sa plénitude : cherche, tu trouveras, demande, il te sera donné, frappe, on t’ouvrira.
Si tu ne sais rien de toi-même, tu ne sais rien de rien ni de personne, car c’est par toi, c’est par toi seul que tu connais autre chose.
Si tu ne sais rien de toi-même, rien n’a pour toi aucun sens, ta vie n’a aucun sens, ton intelligence aucun sens, tu es un insensé.
Si tu es un insensé, c’est ta faute.

Quand ton oeil simple aura découvert le Moi-même, il te montrera la réalité de l’Autre, du Prochain : tu verras cet autre moi.
Oui, à la fois un Autre et un Moi.
Le voyant comme autre, ton oeil simple t’enseignera l’évidence mathématique du respect et de la justice.

Le voyant comme un moi, car il est un moi comme tu es un moi, comme Dieu est un Moi qui nous contient tous, tu auras l’évidence de l’amour.

Mais les autres, dis, vois-tu bien qu’ils sont autres, ou bien crois-tu qu’ils ne soient là que pour ton usage, ton avantage ou ton plaisir?
Vois-tu bien qu’ils existent pour eux-mêmes et pour Dieu?
Même ton époouse n’est pas là pour toi, ô époux!
Ni ton fils pour toi, ô père!
Ni ta mère pour toi, ô fils!
Ni ton ami, ô ami!

“Pourquoi ai-je fait le crocodile et l’âne sauvage?” demande Dieu à Job.
Si tu vois dans tous les êtres ton usage, ton avantage ou ton plaisir, les autres te demeurent cachés et tu ignoreras toujours le respect et la justice. Si tu les regardes comme des biens à posséder ou des empêchements à écarter, tu ne les verras jamais comme un moi et tu ignoreras toujours l’amour.

Ces trois vérités, celle de la Lumière, celle du Moi, celle du Toi n’en sont qu’une qui a trois dimensions : “Afin que vous connaissiez la langueur, la largeur, la hauteur, la profondeur…” dit saint Paul. L’oeil simple saisit cela d’un regard.

Tout le reste est faux, vain, mauvais. Toute autre connaissance: les notions, les définitions, les calculs, les constatations, les recettes, les combinaisons, les découvertes, les systèmes, les doctrines sont ou des manières de descendre au détail de cette vérité, ou bien sont faux, vains et mauvais.
Mauvais, parce que manière de se distraire de la vérité et de la perdre.
Cette vérité doit être sans cesse rappelée comme première, comme condition de toute vérité. Les autres vérités doivent être comprises et ordonnées par ce regard simple qui de lui même est vérité. Ce regard posé, toutes auront leur place, même la plus humble.
Mais ce regard manquant, même la plus grande et la plus exacte sera sans raison d’être, sans substance et sans direction.

La lumière ou vérité ou Dieu,
Le Moi ou Vie Intérieure,
Le Toi ou respect, justice, charité, non-violence et attente active du Royaume des Cieux,
En ces trois points tient tout notre enseignement. Dans le premier, notre enseignement religieux ou plutôt pré-religieux, notre introduction à tout enseignement religieux.
Dans le second, notre méthode de vie intérieure.
Dans le troisième, notre doctrine morale et sociale. Mais nous avons tort de dire notre car elle n’est point nôtre. Que sommes-nous, sinon des professeurs inutiles qui enseignent des choses connues de tous depuis toujours?