Approches de la Vie Intérieure
Lanza del Vasto
1962

Gagner le temps perdu

L’Absolu étant irrespirable, nous pouvons accepter notre compromis pourvu que ce soit pour en partir, pourvu que ce soit un point d’appui, non un arrêt. Mais changer les dehors sans changer le dedans, c’est comme faire un trou dans l’eau, c’est peut-être une illusion inquiète qui nous fait toujours voir notre bien là où nous ne sommes pas. Peut-être d’ailleurs sommes-nous fort bien là où nous sommes et ne nous manque-t-il que d’être assez fermes pour tenir notre place, assez pleins pour “remplir” nos devoirs, ou enfin la nécessité qui nous cloue à ce poste nous fait-elle clairement voir que c’est notre croix. Quoi qu’il en soit, nous avons beaucoup à faire ici et maintenant.
Non que nous disions, comme ceux qui font un absolu du “Devoir d’Etat”, que notre devoir est de ne jamais changer d’état; que notre état est l’effet de la volonté de Dieu et que nous n’avons pas à en juger. Et si les hasards de la vie avaient fait de nous des voleurs ou des prostituées, notre devoir serait-il de voler et de nous prostituer de notre mieux? L’enseignement de l’Arche exige au contraire que nous examinions l’endroit et l’envers et les dessous de notre position sociale et du métier qui nous fait vivre. Nous avons toujours à nous demander si nous ne sommes pas des voleurs oou des prostituées. Voleurs tous ceux dont la position est assez belle pour qu’ils reçoivent plus qu’ils ne donnent, voleurs ceux qui fabriquent ou vendent des choses nuisibles ou inutiles, ou vivent du travail d’autrui; prostitués tous ceux qui vendent leurs journées, leurs mois, leurs talents et leurs pensées à des employeurs dont ils réprouvent l’entreprise. Si notre conscience nous montre que notre position nous met en porte à faux, nous aviserons aux moyens d’en sortir avec le temps. C’est ce que plusieurs de nos amis anciens ont fait ou commencé de faire. Tel qui était industriel se contente aujourd’hui d’un salaire d’ouvrier et bâtit des maisons pour les pauvres. Tel qui était policier songe à se faire instituteur. Tel qui était professeur d’Université, ne voyant pas quel bien son cours pouvait apporter à ses élèves va se retirer pour cultiver un jardin et fonder une école.
Celui qui change pour motif de conscience recherche en général une besogne plus humble, plus pénible et moins lucrative. Nous ne sommes peut-être pas seuls en cause. Notre changement concerne aussi bien ceux qui dépendent de nous. Nous ne devons rien forcer ni rompre et notre première tâche sera de faire accepter, sinon désirer, le changement à ceux qui auront à en subir les conséquences. Nous ne nous embarasserons pas de ce qu’en pesent les autres, parents, collègues, amis et connaissances. Leur indignation, leurs prêches, leurs appels à la raison, leurs moqueries sont des obstacles inévitables sur lesquels il faut passer.
Ne dites pas: j’ai des enfants, je peux choisir et ronencer pour moi, non pour eux. Ce que vous pensez n’avoir pas le droit de gagner en travaillant, comment y auraient-ils droit sans travailler? Et que peut-on faire de mieux à autrui que ce qu’on fait à soi-même? L’histoire de l’aïeul qui a repoussé une fortune par conviction religieuse, ou par fierté, ou pour épouser celle qu’il aimait, cela se transmet de génération en génération dans les familles, mieux que les fortunes qui parfois se perdent.
Nous avons dit: ne rien forcer ni rompre, ajoutons: ne rien précipiter. La précipitation, c’est de changer de métier, d’allure, de discours, d’habit, sans avoir changé soi-même. Et nous voici revenus à notre point de départ: que pouvez-vous faire sans changer d’état et par où commencer?
Il est bien entendu que tout ce que vous faites est important, que vous êtes pressé et pris, et que vous devez l`être, qui si vous dételiez une heure pour souffler, l’affaire serait perdue, la famille irait en ruine, les nations se jetteraient l’une contre l’autre et le monde croulerait.
Donc, continuez. Mais la roue du potier continue de tourner même quand le pied l’a quittée: vous vous habillez, déjeunez et faites d’autres gestes parfaits sans vous y absorber et restez libre de penser à autre chose. Peut-être pourriez-vous laisser la prise et la presse du monde extérieur vous entourer sans pousser à la roue, sans vous laisser engloutir et tourner la tête. Regardez du coin de l’œil votre personnage vaquer à ses occupations et fixez le fort de l’attention sur l’intérieur et le centre de l’intérieur.
Le rappel, l’attention double, la verticale, la respiration, la concentration, nous avons exposé ces éléments de la méthode tout le long de l’année. Avez-vous suivi les conseils? Oui et puis? Et puis recommencez jour après jour, l’exercise n’est pas une simple expérience, quelque chose qu’on essaie pour voir ce qui se passe. Non, l’exercise est une nourriture. Le dîner d’hier ne nous dispense pas de celui d’aujourd’hui. Nous devons avoir faim et soif de substance intérieure.
Encore un conseil: puisque vous êtes si pressé, gagnez le temps perdu. Oui, l’homme le plus pressé du monde passe des heures dans les salles d’attente, sur le quai des gares, sur le bord d’un trottoir cherchant des yeux un taxi, à l’aérodrome, en voiture et en avion; et puis il trouve toujours quel-qu’un pour lui en faire perdre même chez lui. Oui, ce malotru, ce goujat qui donne un rendez-vous et n’arrive pas!
Alors, au lieu de taper du talon, au lieu de secouer vos clefs dans votre poche, au lieu de perdre patience en pure perte, de cracher votre vaine colère contre le vent, au lieu de maugréer gratis, dites-vous: le voici venu le temps que je me plains de ne jamais trouver pour faire mes exercises; il m’est enfin donné.
S’il vous est donné de force, prenez-le et rendez grâce.