Approches de la Vie Intérieure
Lanza del Vasto
1962
Du personnage et de la personne
Le catéchisme nous enseigne que l’homme est une créature formée d’une âme et d’un corps. Cependant, corps et âme, il se présente à nous comme une personne.
Un corps, vous savez ce que c’est, du moins vous croyez le savoir. Je pense que vous ne le savez pas et il serait osé de ma part de dire que je le sais, car savoir ce qu’est le corps ce serait posséder tous les secrets de la nature. Je ne suis pas de ceux qui méprisent le corps. Je tiens que le corps est pour nous la sonde, la mesure, la clef de toute la création, car le corps est la seule chose au monde que nous sentions du dehors et du dedans en même temps. Il est par conséquent la voie par où nous pouvons pénétrer le dedans de tout; mais il n’entre pas dans mon sujet de parler du corps cette fois. Je ne vous parlerai pas non plus de l’âme, ni de sa nature, ni de son unité, ni de son immortalité. Je voudrais aujourd’hui vous parler de la personne; de la personne oou pour mieux dire: du personnage. Car le mot personne a deux acceptions bien distinctes. Personne signifie: rôle qu’on joue au théâtre, et personne signifie aussi: épanouisment de la substance spirituelle. C’est dans cette seconde acception que les théologiens disent que Dieu est fait de Trois Personne. Mais quand il s’agit de la personne humaine, c’est presque toujours le nom de personnage qui conviendrait.
Tout homme n’a donc pas seulement un corps et une âme, il possède ou pour mieux dire il a (car posséder est un mot trop fort) —, il a un personnage. Mais je dirai que le catéchisme a raison, parlant de l’homme comme créature de Dieu, de passer sur cette importante partie de l’homme, car le personnage n’est pas une créature de Dieu. Le corps, en tant qu’être naturel, est une créature de Dieu et l’âme, en tant qu’être spirituel, est une créature de Dieu; mais le personnage qui se trouve entre l’un et l’autre est une créature de l’homme, une fiction sociale. C’est un composé et non un élément, c’est un passage et non un être.
La première chose à signaler quand on étudie le personnage, c’est son irréalité. Le personnage est un être fabriqué, imaginaire, plus ou moins vide et faux. Il ne naît pas avec l’homme, il se fabrique peu à peu avec l’éducation. Sa fabrication continue à l’école, à l’armée, à l’étude, à l’usine, ou au salon, à travers toutes les frictions et les expériences de la vie sociale: l’instruction, la culture, les lois et les coutumes y contribuent, qui sont des artifices. Le langage en est un, et un des principaux, et l’existence même du personnage est non seulement confirmée, mais presque faite par le nom que les autres lui donnent, la réputation qu’ils lui font, et par le “moi-je” qu’il accorde à soi-même.
Le grand levain du personnage, la force qui le produit: c’est la vanité. La vanité, c’est le vide (vain veut dire vide). Oui, au centre du personnage le vide forme un appel d’air, une aspiration, et dans ce vide les substances des deux pôles viennent confluer. C’est la vanité qui gonfle le personnage et qui le pousse en avant dans la vie, qui le remue et la fait prendre le plus de place possible, jusqu’à ce que les vanités des personnages environnants, le rencoignent et le remettent à sa place.
Si le mot Persona signifie: rôle joué par un acteur sur les planches, il est naturel que le personnage soit avant tout un masque, un vêtement théâtral et, à la limite, un pantin. Nous pouvons nous demander quelle est la raison d’être de cet étrange être qui n’existe pas et ce que nous allons en faire.
Pour autant que vide et irréel, il est pourtant indispensable. Le personnage, en effet, a deux raisons d’être ou plutôt trois: l’action sur les autres, l’expression de soi et la protection de la nature. Que pouvons-nous, que devons-nous en faire? Il ne faut pas croire qu’il soit facile de savoir comment l’employer et que, tout vain et inexistant qu’il est, il ne sache pas résister à nos efforts pour l’employer. Rien n’est plus facile, dans toutes les choses humaines, que de prendre les moyens pour des fins et de s’arrêter à mi-chemin; et c’est précisément ce que font les gens qui se prennent pour leur personnage. Ne nous y trompons pas, c’est la grande majorité des hommes cultivés, de ceux qui ne se prennent pas tout bonnement pour leur corps. Cette comédie sans auteur où le personnage est engagé, l’homme en est la dupe. Il joue et il ne sait même pas qu’il joue, il joue et il croit qu’il fait, il représente et il croit qu’il est, et ce mannequin gonflé de vide, imaginaire et truqué, absorbe toutes les forces de l’être.
On peut dire que l’éducation, la morale, la culture ont pour objet de produire des personnes. Des années d’étude et d’exercise sous des maîtres sévères, des écoles, des bibliothèques, des théâtres, des jeux, des rencontres, des voyages, du savoir, du savoir-faire, du savoir-dire, du savoir-vivre, des dons, des moyens, des charmes, des chances et toute la civilisation que cela suppose, sont les conditions nécessaires, mais non pas toujours suffisantes, à la formation d’une personne.
Rien, aux yeux du monde, n#est plus estimable, aimable, enviable, qu’un personne accomplie. Le succès, l’honneur, le bonheur, la fortune et la gloire lui sont comme dus. Quelle est donc la raison de ce prestige au regard du commun des gens? Voici la raison: c’est que sa nature spirituelle est parfaitement habillée.
Et nous devons savoir que l’âme, pas plus que le corps, ne peut se présenter en société toute nue.
D’abord pour la bonne raison que l’âme est invisible: elle ne peut apparaître que dans l’habillement de la personne. Le corps s’habille pour se cacher, l’âme s’habille pour apparaître. D’ailleurs un habillement et l’autre se rejoignent, car le vêtement du corps, en tant qu’il représente et signifie, est une des manifestations qui constituent la personne.
Mais pourquoi s’habiller? Pourquoi ce mensonge décoratif? Cette représentation, que représente-t-elle? Si le port du vêtement est universel parmi les hommes, c’est qu’il a quelque raison profonde et, n’en doutons pas, religieuse.
Il est trop facile de dénoncer que, sous le panache et le manteau dont tel personnage fait parade, se cache une bête assez semblable au ver de terre; le réduire à l’appareil du ver serait lui donner une forme encore plus fausse que les artifices qui le décorent. Car l’homme est moins que ce à quoi il prétend et plus que ce qu’il paraît. C’est pourquoi il se couvre des signes de sa prétention et cache par là la réalité de son apparence: sa nudité. Dès qu’il se vêt et se pare, l’homme se place à quelque degré d’une hiérarchie sociale et spirituelle. Il n’est plus simplement ce qu’il est, il représente ce qu’il veut être, peut être, doit être. Et ce n’est pas la vanité qui est en cause, à l’origine, mais bien l’immense aspiration à la totalité de l’être. Et la personne n’est pas: elle représente. Elle ne ment pas: elle représente; elle représente la vérité touchant la nature de l’homme qui est double, car l’homme est un possible et un passage.
En représentant, l’homme se donne son sens. Il ne montre pas sa forme, mais le sens de sa transformation. Représenter n’est pas une activité purement lyrique, c’est une magie efficace, c’est une obligation religieuse, c’est un exercice spirituel, c’est le premier de tous les devoirs.
Car il n’y a pas de sens ni de transformation pour l’homme si le But n’est pas fixé et si ce But n’a pas d’être ni de forme, si ce but, cet être, cette forme ne sont pas constamment présents.
Ce but, cet être, cette forme, c’est la Divinité.
La rendre présente, c’est se présenter à elle par l’offrande et la prière, et c’est la représenter, c’est-à-dire la rappeler et reproduire sa forme. Enfin, c’est se conformer à elle en l’imitant soi-même, en l’incorporant, en se revêtant de sa forme.
La Fête, c’est le retour périodique de la Représentation. La cérémonie, c’est la représentation proprement religieuse, autrement dit, obligatoire. Elle est accompagnée d’autres représentations plus libres, plus intimes, plus exaltantes: les danses sacrées et le théâtre où l’acteur endosse la figure et le masque du dieu, se laisse envahir par le souffle, enivrer par la force du dieu et par sa voix, et pour un mooment devient Lui.
Mais il est des hommes qui jouent ce rôle d’une façon permanente: tels sont le Prêtre et le Roi (à l’origine c’est tout un).
Au milieu et au sommet du peuple, ils représentent la divinité et toute leur vie est fête, rite et cérémonie, c’est-à-dire non pas richesse et plaisir, mais Représentation.
Or, le seigneur représente le Roi dans son fief, le capitaine dans son armée, le maître dans son école, le patron dans son atelier, le père dans sa famille, et même le dernier des hommes libres, en tant qu’il est maître de son corps et seigneur de sa vie, détient une parcelle de la majesté royale et un reflet de la lumière divine. Et cette parcelle de majesté, et ce reflet du divin, c’est la Personne.
Voilà un nouvel aspect de la Personne, de ce que nous avions présenté d’abord comme éminemment futile et faux, et voilà de nouvelles indications sur le comportement à suivre à l’égard de la personne. Car la personne peut être ou divine ou diabolique ou vaine. Elle devient diabolique aussitôt que l’homme y croit, qu’il croit en sa propre personne. Je veux dire qu’au lieu de s’en servir comme d’une représentation du But, il en fait le but même, le centre même et le dieu même. Alors le Roi devient Tyran et l’Homme devient Démon, alors la représentation devient mensonge, alors la dignité devient orgueil, alors l’homme fait ce qu’avant lui avait fait Satan qui était Lucifer “porteur de la Lumière” et qui s’est pris pour la Lumière, c’est pourquoi il a été renversé et précipité.
Mais quand l’homme, au contraire, n’accorde aucune importance et aucune signification à sa personne, alors cette personne, de démoniaque et monstrueuse qu’elle était, devient insignifiante. Elle l’est presque toujours dans ce qu’on appelle “le monde”. Les personnes sont ce qu’elles peuvent être, leur amabilité ne vient pas de l’amour et ne va pas à l’amour, leur sensibilité est une complaisance à soi-même, leur but n’existe pas, puisqu’elles sont leur propre but et je vous ai déjà dit qu’elles ne sont rien.
A quoi sert la personne? A signifier. Elle doit être un rappel pour tous les autres hommes de la dignité humaine. Nous ne devons la respecter en nous qu’en raison de cette fonction. Nous ne devons jamais l’humilier ni en nous ni en autrui à cause de cette fonction, parce qu’elle est un rappel, parce qu’elle est une représentation d’En-Haut. C’est uniquement pour cela qu’elle est respectable, et, quand elle donne consciemment à l’âme son vêtement de vérité, vénérable.
Rares en ce monde et précieuses sont les personnes. Si vous rencontrez par hasard une personne, ne le laissez pas partir sans essayer de vous en faire un ami. Des amitiés se font entre personnes. La personne, c’est l’homme qui fait du mannequin que j’ai dit une œuvre d’art, qui use de sa personne pour communiquer avec les autres hommes et pour s’exprimer; il accomplit l’oeuvre très difficile et délicate de composer sa personne à partir d’expressions apprises et d’attitudes imitées. Il fait siens les apports extérieurs, les choisit et dispose avec goût, et, d’éléments aussi artificiels et communs à tous que le langage, les manières, le vêtement, il parvient à faire un tout qui a beauté, équilibre, originalité, valeur.
Vous devez cependant savoir que le drame de la personne, quelles que soient sa dignité, et la perfection qu’elle atteint, c’est qu’elle doit mourir, qu’en outre elle meurt sans reste et qu’enfin il est juste qu’elle meure. Le corps, vous le savez, meurt et pourrit; il est fait cependant d’une substance formelle qui ne périt pas, mais est appelée à la résurrection. La personne, elle, n’a pas de substance et par conséquent tombe comme un vieil habit. “Le corps, cette guenille” dit-on. Non, mais la personne est une guenille. Et toute la peine que les hommes mettent à se composer une personne admirable, à laisser dans la mémoire des hommes le souvenir d’une personne glorieuse, tous ces efforts sont des efforts perdus.
Pensons à Dieu et prenons soin de notre âme, et laissons la personne pousser spontanément du dedans. Nous n’aurons pas besoin d’en composer un chef-d’œuvre fragile et décevant.
La Sagesse a toujours enseigné à la Personne: “Efface-toi”; et la simple politesse de même. L’Evangile dit: “Qui-conque s’élève sera abaissé.” Gandhi, après tant d’autres, remarque: “Quiconque veut s’approcher de Dieu, doit se réduire à néant.” Les mystiques de tous les temps s’écrient: “Je ne suis rien”, et si “je” signifie “ma personne”, ce n’est pas une figure poétique ni une exagération passionnée, mais c’est une affirmation métaphysiquement exacte.
Vous direz: les Saints ne sont-ils pas des Personnes et même de Saints Personnages? — Oui, et, comparés aux héros de roman, de tragédie, ou d’épopée, leurs figures sont plus hautes en relief et plus singulières. Mais ce n’est pas qu’ils aient affirmé ou développé leur personne, qu’ils l’aient cultivée, instruite, ornée, exaltée. C’est au contraire parce qu’ils l’ont vidée. Car il n’est pas seulement dit: “Celui qui s’élève sera abaissé”, il est aussi dit: “Celui qui s’abaisse sera élevé.”
Celui qui s’enfle sera trouvé vide, mais celui qui se vide sera empli. Quand l’homme a cessé d’exprimer son bon ou mauvais caractère, de montrer ses petits ou grands talents, d’attendre gloire et fortune de son savoir et de ses aptitudes apprises, l’Esprit-Saint aura la place de souffler, de sonner¹, d’appeler à travers lui, et si l’office de la Personne est de signifier ce qui le dépasse, ici est la glorieuse plénitude de la Personne, ici la Personne devient un Esprit.
J’ai parlé des trois éléments dont l’homme est fait, mais comment se raccordent-ils, ces trois éléments? C’est par le Moi qu’ils se lient. Et qu’est-ce que le Moi? Ce n’est aucun de ces trois éléments, mais c’est n’importe lequel de ces trois éléments. Pour la plupart des hommes, le Moi court entre ces trois éléments comme la mouche enfermée dans un verre et qui frappe les parois au hasard. Il se pose tantôt sur le corps, tantôt sur la personne et tantôt sur l’âme. Et voilà les conditions de l’économie du salut et de l’immortalité. De la justice aussi, car on peut nous dire: vous êtes ce que vous voulez, vous êtes ce que vous croyez être, vous êtes cela sur quoi vous vous posez. Si vous voulez être le corps, si vous croyez être le corps, vous irez où vont les corps: à la pourriture. Si vous voulez être la personne, vous irez où vont les vieux habits, et tous vos avantages et tous vos charmes vous mèneront au néant. Mais si vous voulez être votre âme, votre âme immortelle, vous irez où va l’âme, vers le haut, vous retournerez à Dieu dont vous êtes sorti. Mais prenez garde de ne pas vous laisser traverser par cette âme qui vous est donnée, prenez garde de ne pas vous apercevoir que vous avez une âme et qu’elle passe et s’envole, accrochez-vous à cette âme qui est en vous, apprenez à rentrer en elle, apprenez à être elle.
Le Prêtre et le caissier
Deux choses m’emplissent d’admiration: le Prêtre à l’Autel et le Caissier de la Banque.
Le Prêtre monte à l’Autel plus richement vêtu qu’un élégant, mieux paré qu’un roi, plus regardé qu’un acteur célèbre. Il est couvert d’or et de pierreries, vers lui se tournent les yeux et les lumières, vers lui fument les encensoirs. Qu’il soit beau ou laid, il est toujours beau: qu’il soit grand ou petit, il est toujours grand. Il ne vient cependant à l’esprit d’aucun prêtre de croire que tous ces hommages s’adressent à lui; aucun ne se pavane, ne se vante, ne jette des baisers au public. La splendeur même de la chasuble l’efface.
Homme bien doué qu’on respecte ou admire avec raison, regarde et apprends: voilà comment tu dois porter ta personne!
Le Caissier de la Banque dans son kiosque de verre mouille son pouce, feuillette les liasses, épingle par dix les billets de dix mille, en pousse des paquets par le guichet, en range d’autres en tas, les fait glisser dans des tiroirs ou des wagonnets. S’il a dispensé dans la matinée vingt millions ou mis de côté deux cents milliards, sa modeste paye du mois reste la même. Son cœur, sa tête, ses mains ne gardent rien des richesses qu’il ordonne.
O Riche, regarde-le, regarde-le bien, et apprends!
¹ Étymologie possible de Persona: de Sonare, sonner, et de Per, à travers. La Personne? Ce à travers quoi sonne une signification. Dieu veuille que ce soit vrai!