Approches de la Vie Intérieure
Lanza del Vasto
1962

Des quatre cercles de la connaissance et du point

On trouve quatre cercles autour de la connaissance de soi.
Et chaque cercle tourne en rond autour du sujet et aucun ne mène au point central, unique et détaché, qu’est le Soi.
Le Premier Cercle, le plus large, c’est l’étude des sciences de l’homme, aux multiples branches: l’Anatomie, la Médicine, la Physiologie, la Psychologie, la Psychiatrie, la Philologie, l’Archéologie, la Paléontologie, la Mythologie, la Sociologie, le Droit, l’Economie politique, la Technologie, l’Histoire, l’Histoire des Religions, l’Histoire de l’Art, l’Histoire de la Philosophie, et la Philosophie de l’Histoire…
Nul ne peut dans l’espace de sa vie faire le tour complet du cercle. Une vie d’homme ne suffit pas à acquérir tout le savoir accumulé dans une seule de ces multiples sciences. Faut-il pleurer là-dessus? Non, car le plus avancé dans toutes ces sciences ou dans l’une d’elles n’a pas avancé d’un pas vers le sujet, quand le sujet dont il s’agit est vraiment sujet et non objet, tandis que les sciences en question se vantent d’étudier l’homme “objectivement”.
Cela dit, les Sciences de l’Homme sont les moins vaines et les moins dangereuses des sciences. Elles peuvent influer sur notre conduite politique et morale. Elles devraient nous amener à réfléchir, nous enseigner combien vaines sont nos entreprises et nos gloires et combien incertain notre savoir. Elles ne se prêtent pas aux applications mécaniques et n’impliquent pas leurs sinistres suites. L’esprit de lucre n’y trouve point place. Les curiosités qu’elles satisfont sont des plus nobles. Mais elles ne répondent pas au but si nous voulons savoir ce que nous sommes.

A l’intérieur du Premier Cercle nous voyons s’ébaucher le Second: l’étude de l’homme à travers l’évolution des Arts et la symbolique des formes, mais surtout à travers la pratique même de l’Art qui est toujours une approche sensible de la vérité intime, une science de ce que la science ne sait pas: le particulier, l’unique, le vivant; une science sensible et vivante de la vie, un savoir, subjectif et qualificatif, une mesure de l’impondérable, une saisie du mouvement dans sa fuite.
Mais cette connaissance peut être explicite ou implicite. Elle est explicite dans la tragédie et la comédie, dans le drame et le roman, ainsi que dans les maximes et les portraits. Elle fournit alors des charactères qui permettent de déchiffrer les êtres vivants et de pénétrer la source des actions humaines. Mais elle est parfois plus profonde quand elle est implicite et elle l’est partout dans toutes les combinaisons de lignes, de couleurs, de valeurs, de rythmes et de sons propres à représenter le jeu des passions et des pensées.
Pourtant l’Art n’est point par soi-même une voie qui mène à la connaissance essentielle et salutaire, mais encore un cercle qui tourne autour d’elle. Il ne conduit pas, mais il séduit le chercheur et fait dévier la recherche. Certes il peut signifier de hauts états d’âme et c’est la raison d’être de l’art religieux, le plus important et le plus beau du monde en tous temps, mais c’est par la religion, non par l’art, que ces états sont atteints. Et il peut aussi en signifier de vils, avec un bonheur égal. L’art est une expression, donc un mouvement du dedans au dehors, un mouvement qui contrarie la rentrée en soi, la réflexion, la concentration. Il se résout en une extase illusoire qui est un transport. Il amollit le vouloir et exalte les sens. Il favorise le rêve et suscite les fantômes et les monstres plutôt que le lucide silence intérieur. Mais les opposés sont là pour être conciliés. Cela est possible pourvu qu’on le veuille et sache faire.
L’Art aussi bien que la Science ont pu être cultivés par les grandes écoles initiatiques comme des moyens d’édification. Et de grandes œuvres en témoignent.
Mais nous avons à la portée de la main l’objet à étudier et nous le pouvons étudier de nous-mêmes tous les jours. Cela ne vaut-il pas mieux que de s’en remettre à l’étude que d’autres en ont faite dont les livres sont pleins. Mais à quoi nous servira la science des livres si nous ne sommes pour le moins entrés dans le Troisième Cercle qui est l’Observation de nous-mêmes et d’autrui. C’est là une seule et même chose. Car nous ne savons rien des autres que par rapport à ce qui se passe en nous et nous ne nous connaissons que dans le miroir d’autrui. C’est là ce qu’on appelle “acquérir l’expérience de la vie”. C’est le moins futile des amusements mondains, c’est le meilleur profit des “affaires”, c’est, dans les amours et dans les amitiés, le seul plaisir durable et dont on ne se lasse jamais: se reconnaître en autrui.
L’expérience de la vie ménage en nous un recul, dresse en nous un témoin, nous enseigne le détachement nécessaire à la connaissance, nous enseigne qu’il y a quelque chose de nous en autrui et quelque chose d’étranger en nous. Mais c’est notre personne que l’observation met devant nos yeux, ce n’est pas nous-mêmes-nous: celui qui se tient toujours derrière nos yeux.

Le Quatrième Cercle s’appelle Conscience Morale. Il nous arrache au monde et à la comparaison d’autrui. Il érige en nous autre chose qu’un observateur plus ou moins curieux et perspicace: un juge.
Heureux celui qui porte en son for intérieur un juge incorruptible.
Celui que les torts d’autrui ne justifient pas à ses propres yeux.
Celui qui ne juge point ses propres actes en les rapportant aux exemples d’autrui, mais les juge par rapport à l’échelle immuable des valeurs, sous l’œil de Dieu.
Heureux celui qui se juge avec la même sévérité qu’il juge autrui.
Plus heureux celui qui se montre sévère pour soi-même et indulgent pour autrui.
Plus encore, celui qui se juge, et s’abstient tout à fait de juger autrui, car le jugement lui est donné pour cela: pour qu’il se corrige et se dirige lui-même; car il a pleins pouvoirs pour instruire son propre procès, connaissant son acte et les motifs de son acte, alors que d’autrui il ne connaît que l’acte et présume l’intention et c’est ainsi que jugeant il pèche par présomption, par manque d’humilité, de charité et de justice.
Ce quatrième cercle est l’enceinte du Château Intérieur. Il faut passer par les portes de cette enceinte et demeurer au-dedans de ces murs pour accéder à l’Initiation.
Initiation signifie à la fois introduction et commencement. C’est l’introduction au Dedans et le commencement de la Vie nouvelle.
L’Initiation ne se fait pas aux portes de l’enceinte, mais au centre; non pas au quatrième cercle, mais en un cinquième libre, qui n’est plus Cercle, mais point central.
On peut toute sa vie monter la garde aux créneaux de l’enceinte et bravement militer aux tours, et cependant n’être jamais introduit au point central: il arrive même aux plus braves d’ignorer toujours qu’il y ait un point central et que là se trouve le trésor, le secret, le salut et le but.
Le quatrième cercle apporte la conscience par le jugement et le jugement est une connaissance de division, d’opposition (c’est pourquoi on la figure bien par un rempart), elle oppose le juge et le condamné (même alors qu’il s’agit du même), oppose le moi à autrui, le bien au mal, l’extérieur à l’intérieur. Elle tranche, émonde, force, mutile, parfois décapite. Alors que la connaissance du point central est une connaissance par union, c’est la connaissance du Soi en soi-même, la connaissance de l’unité intime à la lumière de Dieu qui est l’Un-en-soi.
Chacun sait qu’on peut être parfait honnête homme sans aucune touche mystique et sans aucune notion de sainteté. Mais il faut se garder de renverser la proposition et d’affirmer qu’on puisse être saint sans notion ou discrimination de ce qui est honnête.
Il est vrai qu’il existe un au-delà du Bien et du Mal, mais cet au-delà ne se trouve pas En Dehors ou A-côté. Il se trouve Au-Dedans et au Milieu et enfin Au-Dessus, mais au-dessus du Point central.
C’est même le repère objectif du quatrième cercle qui fait la distance entre la spiritualité authentique et l’imposture ou l’illusion, entre le vrai saint et le mage phénoménal ou le faux prophète.
Il ne convient pas de considérer d’abord si un homme est visité par des visions, des inspirations, des divinations, s’il accomplit des guérisons ou des prodiges, mais il faut considérer d’abord s’il est muni de toutes parts de solides vertus, ensuite on considérera ses extases et ses miracles sans crainte de s’y tromper.
Seul est indispensable le passage par le quatrième cercle et le maintien de ce cercle après le passage.
Il peut être utile de passer par les trois autres, mais ce n’est pas nécessaire. Il est toujours dangereux de le tenter car on risque fort d’y rester en suspens. Surtout dans les basses époques comme la nôtre qui accordent à ces étapes une valeur suprême, vont jusqu’à en faire des fins en soi et par là même des barrières infranchissables.
Une culture comme la nôtre faite de Science, d’Art et d’Introspection constitue un barrage systématique à l’accomplissement spirituel.
Mais l’art suprême de se saisir et posséder soi-même, de devenir et d’être soi-même, la science des sciences, rare et précieuse entre toutes, est une chose simple.
Car rien n’est plus accessible que moi pour moi.
Et moi je suis un et je dois être connu comme un, comme indivisible et pure unité intérieure.
Toute opération artificielle et compliquée est donc inefficace, les systèmes philosophiques et les appareils mentaux et instrumentaux de la science, ne sont d’aucune aide dans la quête essentielle.
Mais c’est la simplicité, la simplification des mœurs, l’humilité, le renoncement aux ambitions, aux intrigues, aux artifices, aux mensonges, la piété, la droiture, le rappel fréquent, le recueillement constant, l’oraison mentale et la concentration qui nous mènent directement à saisir le moi qui est le premier pas dans la nuit lumineuse du Mystère.

UN COMPAGNON: Quelle est la place de la Religion dans cette échelle? N’y aurait-il pas un cinquième cercle proprement religieux?
RÉPONSE: En droit la Religion couvre le Point Central et les quatre cercles, couvre toute la vie et relie tous les degres à partir du point central. En fait c’est ce qui advient dans les hautes époques où il n’y a point de science qui ne soit doctrine religieuse, point d’art qui ne se rattache au culte et aux symboles divins, point d’expérience de vie, point de morale qui ne soit observation et exécution des commandements de Dieu. Mais dans les basses époques comme la nôtre, les cercles extérieurs se sont détachés un à un. La science est devenue profane pour ne point dire diabolique. L’Art s’est fait profane et païen. La morale même s’est faite rationnelle et conventionnelle et partant profane. La religion au sens strict du mot commence à la face interne du quatrième cercle.
L’enceinte de la conscience a deux façades, une extérieure qui est morale, une intérieure qui est religieuse.
La religion occupe — il va de soi — le point central, le lieu de l’approfondissement et de l’élévation de l’âme. De ce donjon elle ne peut être évincée.

UN ARTISTE: Pour moi qui appartiens à cette époque que vous dites “basse” l’art est toujours religieux. Mon art c’est ma religion et je n’en connais pas d’autre.
RÉPONSE: Ce que vous avencez prouve que vous “appartenez” en effet à cette époque et que les erreurs de siècle vous tiennent prisonnier. En attribuant une valeur religieuse à votre art qui est forcément profane puisque vous dites ne connaître d’autre religion que l’art même, vous n’en faites pas un art sacré, mais bien un art païen. Car c’est le propre du païen d’adorer comme Dieu ce qui est naturel.

UN AUTRE COMPAGNON: Vous parlez de religion et vous parlez d’initiation; quelle différence faut-il faire entre ces termes?
RÉPONSE: Initiation veut dire commencement. Commencement de quoi? De la vie intérieure et donc de la religion. En principe, l’entrée dans la vie religieuse, la seconde naissance, la remontée à la source à contre-courant à partir de la conversion, le Baptême enfin, est un rite initiatique proprement dit. Nous savons, d’autre part, de reste, que la plupart des fidèles pratiquent la religion comme un ensemble de formules doctrinales qu’ils répètent de confiance sans les comprendre et de rites auxquels ils se soumettent par obéissance et par habitude. On ne peut pas dire que ces personnes, quand elles sont sincères et dévouées, soient étrangères à la religion, on ne peut pas dire non plus qu’elles soient initiées aux vérités de la foi, ni qu’elles adhèrent aux réalités spirituelles. Elles demeurent à la façade interne du quatrième cercle. Mais Dieu, est-il écrit, veut être adoré en esprit et en vérité; tous ceux qui adorent Dieu en esprit et en vérité sont introduits à la vérité initiale, celle qui touche le Moi. Tous les saints sont des initiés.

UN VISITEUR: Mais tous les initiés sont-ils des saints? Nous connaissons des sectes secrètes et des écoles ésotériques qui prétendent donner les clefs de la vie intérieure en dehors des religions et parfois en forte opposition avec elles.
RÉPONSE: Nous les connaissons aussi, car elles abondent dans les temps de désarroi religieux comme les nôtres. Ceux qui s’adressent à elles se trompent de porte. Ils abordent la chose religieuse en tournant le dos à la religion dès le début. La religion apporte l’exigence du sacrifice, de l’adoration et du don. Mais ils cherchent des trésors, des secrets, des pouvoirs afin de grandir, de se fortifier, d’acquérir prestige et domination. Aussi deviennent-ils le gibier ordinaire des daux prophètes, des magiciens au turban rose, des prestidigitateurs pontifiants, pour finir le plus souvent dans les mains des psychiatres.

UN AUTRE VISITEUR: Vous placez si je ne me trompe, au point central de la religion, la Vérité touchant le Moi. J’ai appris que la Vérité qui est au Centre de la Vie religieuse, ce n’est pas le moi qui doit, au contraire, s’anéantir, mais Dieu.
RÉPONSE: Ce que nous croyons moi doit en effet s’anéantir; cela s’anéantit dès que nous reconnaissons que c’est faux, et que le moi qui dit Moi, n’est pas le vrai moi. Mais le vrai Moi doit subsister éternellement pour se conjoindre à Dieu. La conjonction se fait au Point Central.
LE VISITEUR: Ainsi vous identifiez le vrai Moi avec Dieu?
RÉPONSE: Je n’ai pas dit cela. Vous soulevez ici une question redoutable, le savez-vous? Les Hindous affirment que l’Athmâ ou Soi-même, et le Brahmâ ou Dieu sont une seule et même chose. Les Chrétiens, d’accord en cela avec Israël et l’Islam, affirment avec force et netteté qu’il n’est est rien: que le Moi de la créature est par nature distinct du Moi du Créateur et que l’abîme de cette différence subsiste jusque dans l’union béatifique. Trancherons-nous le débat entre les deux plus grands courants religieux de l’humanité? Ou bien dirons-nous avec Bouddha que ni la créature, ni le Créateur n’ont de moi, mais qu’à la place de ce noyau concret il n’y a que le Vide et que c’est dans ce vide qu’a lieu l’union qui est délivrance et béatitude?
Le plus sage n’est-il pas pour un Chrétien, tout en gardant les données doctrinales de sa tradition, de chercher ce que ces deux, ces trois affirmations contraires ont de commun? Ceci: que je suis une unité intérieure tout comme Dieu est une unité intérieure. C’est en quoi je porte l’image et similitude de mon Créateur. Cette image, c’est l’image de l’Un. L’Un est une image sans image, une image qui ne ressemble à rien, sinon à soi-même. En quoi je puis bien l’appeler “vide” selon le language bouddhique en ajoutant que c’est “un Vide qui se distingue absolument du néant”. Oui, et même un Vide qui s’identifie à l’Etre, lieu infini où le Oui et le Non vont se rejoindre.
Quoi qu’il en soit, c’est en m’unifiant que je m’assimile à l’Un qui est Dieu, c’est en rentrant en moi-même que je m’introduis dans la connaissance et dans l’amoour divin, insérant mon centre dans son orbite, et dans son foyer autant qu’il est donné à ma nature de la faire.
Faisons donc le pas, rentrons en nous-même et là nous saurons peut-être par nous-même ce qu’il en est. Le silence intérieur aura raison.