Approches de la Vie Intérieure
Lanza del Vasto
1962
De la vérité
Adressons-nous donc d’abord à la tête, autrement dit à la vérité.
Qu’est-ce que la vérité?
La vérité, dit l’homme intelligent, c’est la plus grande somme de notions exactes sur le plus grand nombre possible de choses.
La vérité, dit le matérialiste, c’est ce que les choses sont, en dehors de toute intervention ou arrangement de notre intelligence.
La vérité, dit le savant, c’est la conformité de nos formules, systèmes et mesures avec les lois de la nature telles que l’expérience nous les enseigne.
La vérité, dit l’idéaliste, c’est la cohérence de nos pensées et leur conformité avec la loi de la pensée, car toutes les “choses” se présentent à notre pensée comme des images, c’est-à-dire des pensées, et tout report à un “extérieur” est absurde et illusoire.
La vérité, dit le croyant, c’est Dieu, et Dieu seul connaît Dieu.
La vérité, dit le démocrate totalitaire, c’est l’opinion du plus grand nombre; et la vraie politique, c’est de faire en sorte que le plus grand nombre opine pour ce qui convient.
La vérité, dit le sophiste, c’est ce qui se démontre avec éclat, et je peux démontrer avec le même èclat le pour et le contre, ce qui démontre que la vérité, c’est l’éclat de mon intelligence.
La vérité, dit le sceptique, c’est que personne ne sait la vérité.
“Qu’est-ce que la vérité?” demande Pilate à Jésus, et Jésus, l’accusé, ne répond pas. Il ne répond pas à Pilate parce qu’on ne jette pas des perles devant les porcs, parce qu’on ne peut rien enseigner à l’homme qui se prend pour un bel esprit et demande avec suffisance: “La vérité? Peuh! Que veut dire cela?”
Jésus répond à Pilate par le silence, et ce silence signifie que la vérité n’est pas un bruit dans la bouche.
Que ce n’est aucune formule, aucune doctrine, aucun système, aucune science.
A de vrais chercheurs de vérité, à ses humbles disciples, Jésus avait répondu tout net: “La vérité, c’est moi” (“Je suis la Voie, la Vérité, la Vie” Jean, 14, 6), et, plus loin, s’expliquant: “Vous connaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi et que je suis en vous” (Jean, 14, 20). Et encore: “Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous” (Jean, 17, 21).
Et Bouddha enseigne: “Le Soi-même (Atma) est le maître et la lampe du Soi-même.”
En un mot: la vérité, c’est d’être un et uni comme le Père Céleste est un et le Fils uni au Père.
Encore une fois: qu’est-ce que la vérité?
La vérité, c’est le Dehors comme le Dedans.
Car si nous croyons que la vérité est une somme de notions, le résultat d’un calcul, une combinaison verbale ou mentale quelconque, nous ne comprendrons rien à des paroles comme “Connaissez la vérité et elle vous délivrera” (Jean, 8, 32) ou comme “vérité et non-violence sont une seule chose” (Gandhi).
Mais la vérité, c’est l’être, et être, c’est être un, uni, accordé et que le dehors exprime le dedans.
Qu’est-ce que la vérité de la connaissance?
C’est la perception, à travers la forme extérieure de ce qui se tient dessous: de la substance, de ce qui est dedans.
Qu’est-ce que la vérité de l’expression?
C’est la sincérité.
Qu’est-ce que la “vérité des formes”¹? La splendeur du vrai²?
C’est la beauté.
Qu’est-ce que la vérité des actes?
C’est la justice.
Qu’est-ce que la vérité de la conscience?
C’est l’unification intérieure et la connaissance de soi.
Qu’est-ce que la vérité de l’amour?
C’est la reconnaissance du soi en autrui.
Qu’est-ce que la vérité de la religion?
C’est l’union avec l’unique Un, au fond de soi.
Oui, qu’est-ce que la Vérité? C’est la transparence de la forme.
Il y a une chose qui, depuis l’aube de la pensée humaine, a toujours frappé les hommes d’étonnement, les a réveillés de leur éveil et de leur croyance en la réalité, c’est que toutes les nuits ils dorment et presque toutes les nuits ils rêvent. Et qu’après avoir rêvé ils se réveillent… Ah! ce n’était qu’un rêve! Et pendant que je rêvais, j’étais sûr d’être là, avec des personnes, avec des choses, avec des objets quelquefois plus réels qu’aucun objet réel, qui avaient un relief plus vif, qui avaient une densité d’existence… comme ces choses qu’on voit luire juste avant l’orage. Et puis, ce n’était rien, c’était tiré du fond de moi-même, ca a été enfoui, c’est parti: il n’en reste rien et bientôt plus même le souvenir. Mais les choses que je vois, cet arbre qui est là, dont je dis qu’il est là, ces personnes qui sont ici, est-il sûr qu’elles existent? A quoi cela se voit-il que ce sont des êtres? Car enfin, rien, ne ressemble plus à une image vraie qu’une image fausse. Mettez-les l’une à côté de l’autre et vous verrez!
Tout le problème de la vérité, c’est de connaître la différence entre l’image fausse et l’image vraie. Et si je vous ai défini la vérité en trois mots: “Dehors comme Dedans”, disons tout de suite que l’image fausse, c’est celle qui n’a pas de dedans, qui n’a rien dedans ou qui n’a pas le dedans que je lui attribuais. Votre portrait sur un morceau de papier, oh! il est ressemblant, c’est saisissant! on dirait qu’il va parler! Mais je le retourne et je vois que derrière il est papier, tandis que si je vous retourne, je ne vois pas le papier (du moins j’espère).
La différence entre l’image vraie et l’image fausse, c’est qu’il y a quelque chose dedans, quelque chose derrière. Et ce quelque chose qui est dedans et derrière soutient l’image, la fait persister, la fait exister aussi pour d’autres, la fait subsister pendant que je dors ou que je porte attention à autre chose. Seulement, toutes les réalités, plantes et bêtes, pensées ou cailloux, astres ou hommes, se présentent toutes et seulement comme images. Et on s’apercoit à peine que l’être, le conret, le substantiel, c’est quelque chose qu’on ne voit jamais.
La matière, vous l’avez vue, vous, la matière? Oui, la matière toute nue, dépouillée de toute forme et de toute figure? Dites-moi un peu ce que c’est, comment c’est, de quoi ca a l’air. Vous l’avez vue, vous? - Eh, je pense bien que je l’ai vue!… Ce n’est pas comme vos idées fumeuses, ce n’est pas comme vos utopies, vos théories, vos systèmes… La matière, c’est un peu là… C’est lourd, c’est compact, c’est dur, c’est ferme, ca tient ensemble, ca tient dans la main… ca c’est du vrai!
Laissons donc les faiseurs de systèmes, les fumeux utopistes, les idéalistes éthérés… Adressons-nous aux gens qui ne croient qu’à la matière et qui, y croyant dur comme fer, se sont mis à l’étudier. Les uns ont pris des microscopes, d’autres des télescopes, ils ont calculé, observé, fouillé, dépouillé cette forme de toutes ses formes comme un oignon: ils ont ôté une épluchure, et puis une autre, et puis encore, et puis encore, et puis ils ont regardé de plus près, puis en-dessous, puis au-dessus, puis en travers, et cette matière lourde, impénétrable, inerte, concrète, solide, compacte, lisse, irréfutable, ils l’ont trouvée toute creuse, faite de particules qui se meuvent dans le vide à de vertigineuses rapidités.
Ils en ont saisi une particule, ils ont regardé dedans, ils y ont trouvé une autre petite particule qui tournait dedans; c’était comme une mouche dans une cathédrale; et puis, dans cette cathédrale qu’était la mouche, ils ont vu tournoyer une mouche. Enfin, tombant de mouche en cathédrale et de cathédrale en mouche, ils ont passé de l’autre côté, dans le vide!
On aurait bient tort de croire que la découverte soit nouvelle. Les sages ont su de tout temps que la matière est quelque chose qui resemble de bien près au néant. Les Oupanishads en ont dénoncé l’illusion avec une coupante clarté; Bouddha enseigne: “Il n’existe rien qui soit une chose.” Platon regarde les choses comme des ombres projetées sur un mur cabossé de caverne, et la question est de savoir d’où vient la lumière et quel est l’objet dont l’ombre est projetée, car il n’est pas du tout là où on le voit.
Le rêveur croit à ce qu’il voit tandis qu’il rêve, mais enfin il se réveille et s’apercoit qu’il n’y avait rien. Mais l’homme qui se croit éveillé, comment saura-t-il qu’il a rêvé toute la vie?
N’attendons pas pour cela le jour de notre mort. Tâchons de nous réveiller tout vivants! De traverser le décor et d’aller toucher du doigt le vrai.
J’ai là devant moi un arbuste… Non, non, c’est un mot que j’ai mis là, j’ai de la couleur verte, j’ai de la couleur grise, un dessin qui ressemble assez à celui d’un bon peintre. Comment sais-je ce qu’il y a derrière, ce qu’il y a dessous, ce qu’il y a dedans… Il est vain que j’essaye d’ôter l’écorce, que je dépouille les apparences les unes après les autres. J’arriverai à d’autres apparances, qui ne seront pas moins apparantes que les premières - et puis j’arriverai à ne plus rien voir du tout. Mais ce n’est pas ca, la vérité.
Et je vous disais bien: la cause de l’apparence ne peut pas être trouvée à l’intérieur de son effet. Quand vous voyez une ombre projetée contre un mur, il ne faut pas essayer de soulever l’ombre pour voir ce qu’il y a derrière, ce que vous trouverez derrière, c’est le mur.
En cet objet-ci, en cet arbuste, il faudra trouver la substance projetée sous cette forme. Où se trouve-t-elle?
Tiens! On parle d’objet, et de la vérité objective. Et que veut dire objet? Jeté contre ou projeté. Les mots le disent. Les mots que nous employons savent des choses que nous ne savons pas. Si nous voulons bien penser, interrogeons les mots.
Allons maintenant à la recherche de la substance, du dedans… Et ce ne sera pas seulement par curiosité philosophique, mais par devoir moral. Car le premier des objets dont je dois me démontrer la réalité, c’est le visage de mon prochain. Est-ce que mon prochain existe, ou suis-je seul au monde? Est-ce que je me débats avec des ombres? Si vous êtes des ombres, je ne vous dois rien, je n’ai à l’égard des ombres aucun devoir. Je n’ai pas à donner mon amour à des apparances. Autant il m’importe de savoir que le monde extérieur est ombre, autant il m’est défendu de croire que mon frère humain en est une.
Quand je vois rire mon ami, je suis sûr qu’il est gai, quand ma femme pleure, je m’attendris sur elle. Mais cette gaieté, où la sens-je? Et cette joie, où la vois-je? Mais cette tristesse, où la touché-je?
En lui, au fond d’elle?
Non. Où?
En moi.
Tiens!… Voici la clef.
Voici la clef pour ouvrir la porte du réveil, pour sortir de la chambre des ombres!
Mais les arbres, le ciel, la terre, les eaux, les nuages sont comme le visage de mon prochain et je dois demander : qui derrière? Qui dessous? Qui dedans?
Et me demander quel chemin mène au-delà, au-dedans, au pays du réel.
Un chemin, vous savez maintenant qu’il y en a un, un seul pour vous, qui est: vous!
Car vous êtes la seule chose au monde que vous puissiez connaître du dedans et du dehors à la fois. Tout le reste ne vous est perceptible que du dehors.
Dans la facade lisse, étrange et fermée de la vaste nature, vous êtes la seule brèche et la seule percée.
Vous êtes la seule voie ouverte sur le dedans de tout le reste.
En vous seul vous pouvez saisir et suivre le passage de l’intention à l’acte, de la signification au signe, du sens au verbe, ce lien du dedans au dehors qui s’appelle vérité.
Toutes les images qui se déploient jusqu’aux quatre horizons, leur revers, leur doublure est en moi! Sans quoi je ne saurais les connaître, ni même les voir: “Mon oeil ne verrait pas le soleil, s’il n’était de la même essence que le soleil”, proclame un hiérogryphe égyptien.
C’est par leur revers et leur doublure que je comprends les choses: que je les com-prends, les prends, cum, avec, avec moi; les prends au-dedans de moi et du dedans; et les faisant entrer en moi, j’entre en elles.
Donc: toute connaissance d’autre chose commence par la connaissance de soi et ne va jamais plus profond que cette connaissance.
Si jamais je n’avais éprouvé gaieté ni deuil, le rire ou les pleurs d’autrui me seraient des grimaces inexplicables.
Certes, il ne dépend pas de moi que la nature et les qualités, les ressources et les sentiments de tous les êtres aient un écho dans mon être comme la mer sonne au fond de la conque. Ecoutons notre âme et nous saurons que cela est donné.
Donné par Qui, il vaudrait la paine de la savoir!
Mais à celui qui ne sait pas écouter, donné en vain.
Celui qui ne connaît rien de lui-même ne peut rien connaître de personne ni de rien.
Et maintenant, renversons la proposition: “Et si je savais tout de moi-même…” Oserons-nous terminer la redoutable sentence?
Osons!
“… alors, je saurais tout de tout”.
Osons, car ce n’est pas nous qui parlons. Ce sonst les Oupanishads qui parlent, c’est la Bible qui parle, c’est toute la tradition de sagesse qui parle, et de toutes les sagesses. C’est l’inscription sur la grotte de Delphes qui parle: Gnôthi sèauton: connais-toi toi-même. Car, te connaissant toi-même, tu connais tout.
“O Dieu, dit saint Augustin, si je me connaissais, je Te connaîtrais”: Noverim me, noverim Te. Toi, la vérité dernière et suprême. Toi, la raison, la clarté, la lumière de toute chose.
Est-il besoin de dire que la Connaissance-de-soi n’a aucun rapport direct avec l’introspection ou l’analyse psychique, qu’elle soit romanesque ou médicale.
La Connaissance-de-soi est une discipline spirituelle, une tradition millénaire aux méthodes universelles et immuables.
Tout homme ayant un moi et l’Esprit soufflant où il veut, on la trouve partout, encore que partout rare. Il est conforme à sa nature qu’elle ne subisse qu’une influence minime du pays, du climat, de la race, de l’époque et même de la religion.
Quoi qu’on en dise, elle n’a rien de particulièrement hindou, bien que des Hindous s’y soient de tous temps donnès avec une intensité particulière.
En chrétienté latine, c’est l’apanage de tous les grands mystiques et singulièrement de la profonde et sûre tradition carmélitaine.
On a coutume de dire qu’on ne peut s’aventurer dans ces voies sans la direction d’un maître, et même parfois qu’on n’en a pas le droit. C’est de règle en effet. Mais la règle a souffert des exceptions illustres. Et puis même celui qu’un bon maître a instruit, c’est de lui-même et de Dieu qu’il apprend l’essentiel.
On a coutume de mettre en garde contre le danger des exercises, et de fait il arrive facilement qu’on se détraque par des pratiques désordonnées, excessives et discontinues, qu’on tombe dans le découragement si l’on ne se voit pas transporté au septième ciel, ou qu’on tombe dans l’illusion ou la présomption, ou encore dans la terreur, dès qu’on se sent traversé par le moindre “phénomène”.
Mais on oublie trop souvent de signaler le danger de ne faire aucun exercise, l’épouvantable danger de rester tels que nous sommes.
Oui, direz-vous, mais comment se concentrer sur l’effort de se connaître sans se détourner du monde et se refermer sur soi? Et si nous nous détournons du monde, comment le pénétrerons-nous?
Il y a ici, en effet, tout un jeu de fermetures, d’ouvertures et de renversements qu’il s’agit d’expliquer.
Mais d’abord, demandons-nous ce que veut dire le simple mot Dedans.
Dans quoi?
Dans chaque chose et dans tout. Le Dedans est comme une dimension du Réel en son tout. Le Dedans, c’est le dedans du Dehors. L’un est donc corrélatif à l’autre, équivalent, sinon coextensif: un avers et un envers.
Entre l’un et l’autre, il y a moins opposition que correspondance, et le passage se fait par reversement.
Les degrés d’intériorité forment une série à l’infini. Ce qui est intérieur par rapport à ceci est extérieur par rapport à cela.
Envisageons la face extérieure, le monde extérieur (nous y sommes plus naturellement portés).
Tâchons de définir le caractère du monde extérieur.
Je dirais que le caractère du monde extérieur, c’est que chaque partie de ce monde extérieur est extérieure à toutes les autres. Est-ce clair?
Je vois quelqu’un qui branle de la tête avec un air de doute.
Il a raison, ce n’est pas clair, parce que ce n’est pas tout à fait vrai. Le monde extérieur n’est pas assez extérieur pour répondre à cette définition. Son extériorité est relative et impure. De purement, absolument extérieur, il n’y a que l’Espace.
L’Escape est un objet merveilleux à contempler et facile à connaître. C’est un objet totalement vide, vide de matière, vide de vie et vide d’être. Il peut se peupler de plans, de lignes, de figures, mais tous ces objets aux arêtes exactes sont vides. Ils sont faits de points. Et qu’est un point? Une chose sans qualité ni quantité. Et quand vous ôtez à une chose la quantité et la qualité, que reste-t-il? Rien. Le point égale un par rapport à tout le reste, mais en lui-même il est égal à zéro.
Bon! L’espace géométrique, qui enveloppe toute chose, est tout fait de ces points.
Ce qui donne : zéro multiplié par zéro à l’infini. Vous y êtes?
Cet espace géométrique qui est jeté sur toute chose comme un filet, toute chose s’assimile à lui, d’une certaine facon. Toute chose baigne en lui et s’assimile à lui par les surfaces. Je dis bien “par les surfaces”, car rien n’est absolument extérieur.
Dans tous les êtres, fût-ce un grain de sable, il y a la surface, l’apparence, l’image, le dehors, et il y a, dedans, un noyau, une substance, quelque chose dessous, justement ce qui fait que c’est.
A des degrés très différents, il y a des choses qui vont se rapprochant de l’espace. Qu’est-ce qui s’assimile le mieux à l’espace? Eh bien, la Matière en question, dont on ne sait si elle est pleine ou vide. Dans le mesure où elle est vide, elle s’assimile parfaitement à l’espace. Et dans la mesure où elle est pleine, elle s’assimile au point géométrique. Et, dans cette, mesure-là, elle est calculable et explicable par les voies de l’intelligence extérieure.
Voyons donc que l’être a deux faces: c’est ici que nous tenons notre fil: le dedans et le dehors dont nous sommes partis.
Reconnaître que notre connaissance de l’extérieur laisse un reste, n’épuise pas le sujet, n’épuise pas l’être et ne le touche même pas, ne doit pas nous laisser inertes et passifs, mais susciter en nous une exigence : celle de découvrir la facon d’atteindre à l’être, d’entrer dedans, dans l emonde intérieur car le Dedans est aussi tout un monde. Le revers de l’autre. Comment le définir? En renversant la définition de l’autre.
Nous avons dit que le monde extérieur, c’est celui dans lequel chaque chose est extérieure à chaque autre chose. Disons: le monde intérieur, c’est le monde dans lequel chaque chose est intérieure à chaque autre. Les choses sont impliquées les unes dans les autres dans le monde intérieur. Et il arrive que le contenant soit contenu par le contenu. Non? Je vais m’expliquer : je comprends mon ami, c’est-à-dire je le prends en moi. Et mon ami me comprend, c’est-à-dire il me prend en lui. Si je le prends en moi, je suis son contenant. Et si, lui, il me prend en lui, c’est qu’il contient son contenant.
Vous voyez comme, dans le monde intérieur, toutes les parties se compénètrent mieux à mesure qu’on y descend. Au fond du monde intérieur, il n’y a plus de parties, il y a l’unité seule.
Nous avons posé le Moi comme “faisant partie” (facon humaine et extérieure de parler), faisant partie du monde intérieur. C’est la partie du monde intérieur que nous pouvons saisir. Mais le monde intérieur est tout lié à lui-même. Si donc on en saisit une partie, on le saisit tout entier.
Si donc tu entres dans une partie, dans une parcelle, dans une étincelle, dans une goutte, dans un atome du monde intérieur, tu entres dans tout le monde intérieur. Et si tu as le bonheur et la grâce d’entrer dans ton moi qui est une étincelle, une goutte, un atome, une infime parcelle du monde intérieur, tu entres dans tout le monde intérieur. “Noverim me, noverim Te…” Ce qu’il fallait démontrer.
¹ Livre des morts (égyptien).
² Plotin.