Approches de la Vie Intérieure
Lanza del Vasto
1962

De l’erreur originelle

Ce n’est pas une petite affaire de savoir les sciences, ni une science, ni la moitié de la moitié d’une.
S’il les fallait apprendre toutes pour comprendre quelque chose à ce monde, on passerait sa vie à étudier et à ne rien comprendre.
Mais il parait maintenant que c’est vain et cela nous soulage beaucoup!
Il paraît que, pour avoir la vérité dernière, suffit de se connaître. Je m’en réjouis fort, car c’est un sujet pour lequel j’ai toujours eu un faible. Voyez-vous, moi et moi-même nous nous entendons bien, depuis le temps que nous allons bras dessus, bras dessous. Nous voici donc en bon chemin et nous avons l’omniscience en vue ou peu s’en faut.

Moi je… Presque toutes nos phrases commencent ainsi. Et nous croyons bien savoir de quoi nous parlons.
Mais si quelqu’un nous demandait: “Moi? Qu’est cela?” il nous arriverait peut-être de nous apercevoir que nous ne savons pas répondre.
Donnez-moi done une définition du mot moi. Cherchez-la dans le dictionnaire ou plutôt ne la cherchez pas, car il n’y en a point.
Surtout ne me dites pas que c’est “la première personne du singulier” car cette personne-là n’est pas assez première ni assez singulière pour être moi!
Dans le dictionnaire, il manque une autre définition: celle du verbe être. Serait-ce pour la même raison?
Moi, c’est moi. Il n’y a pas d’autre façon de le dire. Et être, c’est être. Il n’y a pas un autre mot pour expliquer ce que c’est. Je ne peux te donner une définition de l’odeur des lilas… C’est l’odeur des lilas. Va sentir le lilas. Tu sauras l’odeur des lilas.
Il y a trois choses qui n’ont pas de définition: moi, l’être, et l’odeur des lilas. Serait-ce pour la même raison?
Même si nous tenions une définition exacte, et nous essayerons tout à l’heure d’en faire une aussi exacte que possible, cela ne voudrait pas encore dire que nous avons la connaissance de nous-mêmes ou conscience. Aucune acrobatie mentale ou verbale ne nous enseignera cela. Aucune somme d’études non plus.
Et pourtant nous sentons profondément que nous savons la réponse, puisque nous sommes la réponse.

Prenons-nous donc tout crus, tels quels. Et prenons notre connaissance de nous-mêmes, toute crue, telle quelle. Et tâchons de voir ce que nous entendons quand nous disons “moi je”. Moi je mange, moi je dors, moi je me promène, moi je me porte bien. Qui? Très facile, ça! Un corps. Et je vous fais tout de suite remarquer qu’il y a des gens qui ne parlent jamais d’eux-mêmes autrement, pour la bonne raison qu’il ne leur est jamais venu à l’esprit de se concevoir autrement.
Et ces gens-là disent: “Quand je ne serai plus.” Et quand ils mourront en effet, on dira d’eux: “Il a rendu l’âme.”
Ah! Vraiment? Qui donc a rendu l’âme?
Je sais que ce n’est pas votre cas. Vous, vous avez un corps, vous n’êtes pas un corps. Vous avez reçu une bonne éducation religieuse et même philosophique. Moi, ce nœud de tripes? Me prenez-vous pour un animal? Là! Calmez-vous! Cette indignation est de bon aloi et vous avez raison.
Et maintenant, prouvez-le.
Je ne vous demande pas de prouver qu’il en est ainsi, mais de prouver que vous le savez.
Et la preuve en sera vite faite.
On éprouve l’argent en le faisant tinter. D’un geste brusque, je vais vous écraser le petit doigt du pied et j’aurai votre preuve au son!
Il faut alors qu’on entende quelque chose comme: “Voilà qui est assez regrettable, car c’est un des meilleurs pieds que j’aie, mais somme toute cette affaire ne me regarde pas.” Or donc, si je vous vois affolé et hurlant, c’est que toute votre éducation religieuse et philosophique s’est écroulée et que vous êtes tout d’un coup retombé dans la commune erreur.
O vous qui m’écoutez, retenez bien cette histoire de pieds. Elle voous enseignera le sens que nous donnons au mot savoir.
Savoir, ce n’est pas tourner des phrases correctes sur des choses exactes et sublimes. Les choses essentielles, il faut les savoir de tout son intellect, de tout son cœur, avec ses entrailles et même avec ses pieds! C’est le sens qu’a ce mot dans le langage traditionnel. Et si vous savez ce que veut dire savoir, vous entendez aussi ce que les hindous appellent l’Ignorance, et ce que la Bible appelle l’Insensé.
Vous pouvez ignorer le nom de la servante-maîtresse de Carnéas et les dates du règne de l’Empereur Tetricus, et vous pouvez même ignorer combien font sept fois huit. Là n’est pas l’Ignorance. Tel “yôguî de la Connaissance” ne sait ni A ni B.
Et l’Insensé, ce n’est pas l’idiot du village, c’est peut-être aussi bien la célèbre professeur de philosophie.
Sortir de l’Ignorance et de l’Erreur, c’est savoir la différence entre ce qui est Moi et ce qui est Autre, c’est tout.

“Je ne suis pas mon corps”, vous faisais-je dire tout à l’heure avec assez de force, mais cette science profonde et salutaire, rares sont ceux qui la savent!
Quels sont ceux qui possèdent cette science rare et le prouvent?
Ceux, par exemple, qui savent faire “bon usage des maladies”, comme disait Pascal. Ceux qui regardent la mort comme une délivrance, non parce qu’ils souffrent et sont dégoûtés de la vie, mais parce qu’ils aiment la vie, parce qu’ils savent la vie et ne la confondent pas avec son enveloppe cachant son squelette et corrompue plus qu’à demi. Ceux qu’on appelle les Bienheureux parce qu’ils ont passé par le martyre. Mais le rapport entre le suprême bonheur et l’extrême souffrance mesure cette vérité: je ne suis pas mon corps.
Cette rare science, y a-t-il une méthode pour l’acquérir? Oui. Et comment s’appelle cette méthode?
Elle s’appelle Ascèse.
L’ascète n’est pas un pénitent rongé par les remords, ni un maniaque qui s’amuse à se torturer. C’est un maître de la science expérimentale du corps vivant: du rapport entre mon corps et moi. De chaque jeûne, de chaque veille, de chaque désir ou peur surmontés, il conclut: ce qui afflige mon corps ne m’afflige pas, car je me tiens joyeux, ce qui plait à mon corps ne me plaît pas. Donc ce qui tuera mon corps ne pourra pas m’atteindre.

Mais revenons à l’erreur où nous sommes et dont ils sont sortis, non sans peine. Il n’en faut pas moins pour sortir de l’Erreur. Il y faut même plus, il y faut la Grâce et que la Grâce fasse de la peine un feu de joie.
Cette erreur, nous la portons en nous. Elle est la pesanteur qui nous fait tomber dans la noir. De cette erreur, il est impossible que nous sortions avant l’âge, avant l’heure de l’éveil de l’Esprit. L’enfant à la mamelle ne peut pas se concevoir autrement que comme un corps.
Ce n’est donc pas sans raison que nous appellerons l’erreur originelle, comme étant d’origine, comme étant commune à tous, comme étant de naissance.
Mais comment pouvons-nous dire: “Nous sommes dans l’erreur”, et cependant y être? C’est le propre de l’homme qui se trompe de ne pas savoir qu’il se trompe, car dès qu’il le sait il ne s’y trompe plus.
C’est vrai de toute autre erreur, mais celle-ci est trop profondément enracinée dans ma nature. Certes si, comme le commun des hommes, j’ignore l’erreur commune, je n’en peux ni trouver ni chercher l’issue. La savoir ne m’en fait pas sortir, mais me permet d’ouvrir la porte. Si je la sais, ma tête émerge, et c’est déjà beaucoup, car je respire, mais le reste du corps nage encore dans l’erreur.
L’ignorance de la Loi n’est une excuse devant aucun tribunal. De même, nul n’a le droit d’ignorer la vérité et nul ne l’ignore impunément. C’est une ignorance sans innocence. Ce n’est pas une excuse au péché, mais c’est le péché même. Et si nous l’avons appelée Erreur Originelle, c’est bien pour qu’on la rattache au Péché du même nom, injure à l’Arbre de la Connaissance.

Mais voyons comment, pour l’homme enfoncé dans sa chair jusqu’au-dessus des yeux, l’erreur devient péché.
Et notons d’abord que son erreur ne vient pas d’un manque d’instruction, ni d’une faute de raisonnement.
Il raisonne très bien l’animal, l’animal raisonnable. S’il se prend pour son corps, comment voulez-vous qu’il se conduise? En bonne logique, il doit se conduire comme une bête.
Mais il aura beau faire, il n’y parviendra pas, car son intelligence l’en empêche.
Car il y a dans l’intelligence une puissance presque divine qui reste entière même quand elle est tordue et tournée vers le bas. Et c’est la tordre et la renverser que de l’attacher au service de la bête, le propre de la bête étant de se prendre pour le centre du monde et de tout tirer à soi.
Ainsi fait l’homme armé d’intelligence. Je dis armé, car le loup a ses crocs, le serpent son venin et l’homme son intelligence pour faire prévaloir sa bête contre les autres bêtes et, bien entendu, contre les autres hommes.
La bête armée d’intelligence est un trou, une brûlure dans l’harmonie des choses. Plutôt qu’une bête, c’est un esprit bestial, c’est un démon.
Mais il n’est pas seul, il en rencontre d’autres par millions dont chacun s’ingénie à surpasser les autres, d’où les rivalités, les guerres, l’oppression et l’exploitation mutuelle, et puis les accomodements dietés par la fatigue, la peur et l’astuce, qui s’appelent lois et morales, afin d’assurer la coexistence, afin qu’il soit permis de continuer à se heurter à l’aise et pourtant de subsister; et voilà comment se constitue ce qu’on appelle ce monde.

“Oui, mais, dit Dieu, je verrai quelle sera leur fin!”
Quel est le but de tout cela? Gagner, triompher, vainere, accumuler, devenir riche, devenir puissant - voilà le but. Et la fin? La fin, c’est que tu mourras et que tout ce que tu auras accumulé tu ne l’emporteras pas avec toi.
La punition de Dieu… Qu’est-ce que la punition de Dieu? Et à quoi savons-nous qu’un malheur est une punition, et non pas un malencontreux hasard ou encore une épreuve à dépasser?
La punition de Dieu, c’est celle que le pécheur s’applique lui-même avec zèle, avec empressement, avec acharnement. Dieu te met à droite ou à gauche selon que tu t’y es mis toi-même - en haut ou en bas selon que tu t’y es mis toi-même.
Le châtiment de cette erreur-péché qui consiste à se prendre pour son corps, c’est que cette erreur devient une réalité, tous simplement. Ça suffit. Tu t’es pris pour ton corps… eh bien! tu l’es!… Tu es un corps et tu iras où vont les corps, sous terre!…
Et l’âme? N’ai-je pas une âme immortelle? Oui, tu as une âme immortelle. Tu as une âme. Seulement, tu n’est pas une âme. L’Ecclésiaste dit: “Ce qui est poussière retourne à la poussière, ce qui est esprit retourne à l’esprit.” Mais attention! Toi, toi! Est-ce que tu y retourneras? Pour y retourner, il faut t’installer dans le véhicule avant le départ. Il ne faut pas manquer le coche!

J’ai connu un banquier, et voici que j’apprends son suicide, par le journal.
On dit qu’il allait faire faillite. En voilà un du moins qui ne se prenait pas pour son corps, puisqu’il en a fait si bon marché: pour un peu de pécune, pire, pour le manque d’un peu de pécune, il a jeté par-dessus bord son sac de peau!
Mais vu qu’il n’avait tout de même pas l’air d’un ange, on peut se demander pour qui il se prenait, celui-là!
Eh bien, je vais vous le dire: il se prenait pour Monsieur de… Directeur de… Président du Conseil d’Administration de… Décoré de l’Ordre de… Membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques.
Bref il se prenait pour son personnage.
Il se prenait pour un complet-veston orné d’une rosette rouge et sommé d’une cravate de couleur délicate, avec une perle.
“Je suis M. Untel”, disait-il, sans jamais oublier “Monsieur”.
Et non seulement c’était un personnage, mais il y croyait aussi, “il y croyait!” comme on dit. Mais ce n’est pas cela, la foi qui sauve.
Qu’est-ce que le Personnage? C’est celui qui joue un rôle au théâtre.
Et, pour qu’il ya ait théâtre, il faut costume, décor, et rôle appris par cœur.
Un personnage, c’est d’abord un habit, un nom, une position sociale, et puis un langage, des manières, une culture…
Et tout cela, ce sont des choses apprises et fabriquées. Tout cela n’a rien à faire avec la nature et la réalité. Les affaires, la politique, le monde, les succès, la fortune, tout cela n’est que fiction, convention et comédie.
Mais le rôle que nous jouons est-il au moins nôtre? Les personnages sont tout faits, comme dans la comédie italienne, et la part d’improvisation reste petite. Dès que le personnage se présente, orné des signes distinctifs de sa dignité sociale, les autres personnages lui donnent la réplique. Que je sois paysan, concierge, écrivain engagé, militaire ou Président de la République, je n’ai qu’à réciter.
Mais personnage, qui me l’a inventé, qui me l’a mis? Monsieur Personne, pseudonyme de Monsieur Tout-le-Monde.
Mais j’allais oublier une pièce importante de cette défroque: le chapeau. Le chapeau du personnage, c’est l’opinion personnelle. Je connais des gens qui changent de chapeau selon la monde et la saison, et d’autres qui se piquent de n’en posséder qu’un et d’avoir toujours porté le même. Ils y sont si fort attachés qu’ils couchent avec.
Si vous êtes tentés, mes amis, de croire que votre opinion personnelle est de vous, souvenez-vous qu’il existe des chapeliers qui s’appellent journalistes, conférenciers, politiciens. Allez nu-tête sous le ciel, mes amis!
Ce qui anime et travaille le personnage, et le fait gesticuler à travers le monde, c’est ce vide qui en bon latin s’appelle vanité. Et ce vide donne des satisfactions vides, des enflures, qui s’appellent orgueil, faste, puissance. Et ce vide donne aussi une angoisse sourde. Le personnage, le pauvre! au fond de lui-même, sait très bien qu’il n’est rien. C’est bien pourquoi il ne va jamais au fond de lui-même. Il s’en garde, et c’est une des grandes œuvres du personnage, et des personnages entre eux: de se distraire. Il s’agit de se distraire de cette grave vérité que nous sommes rien!
La grande affaire de notre personnage, c’est de faire croire aux autres que nous sommes autres que nous ne sommes: plus intéressants, plus intelligents, plus brillants, plus vertueux, plus braves, plus énigmatiques, plus séduisants, - ou bien plus mauvais, plus dévergondés, plus vulgaires, plus modestes: en tous cas plus! De toute ma vie, je n’ai rencontré qu’un seul homme qui m’ait dit: “Je suis un homme comme tout le monde.” Tous les autres m’ont affirmé avec force ou m’ont laissé entendre qu’ils n’étaient pas comme les autres. Tous étaient exceptionnels, excepté celui-là. Celui-là, c’était Gandhi.
J’ai connu un aimable garçon (et très intelligent d’ailleurs) qui, un jour, attrapa la jaunisse parce qu’il avait entendu dire qu’un quidam avait dit qu’il était un… hum!
Le quidam avait dit ça en l’air, en passant, pour essayer d’être drôle. Dix secondes après, il n’y pensait plus, si tant est qu’il l’eût jamais pensé. Mais vingt ans plus tard, mon intelligent ami s’en ressouvenait avec une pointe au foie à chaque coup.
C’est qu’un… hum! suffit pour souffler une personne, attendu que le personnage dépend entièrement de l’opinion que les quidams s’en font.
L’angoisse aussi peut devenir un stimulant à l’accomplissement de grandes œuvres, et la grande œuvre aura pour but de démontrer aux autres et peut-être enfin à nous-mêmes que nous sommes quelqu’un et même que nous sommes quelque chose.
Il est des hommes qui se sont évertués au point d’ensanglanter le monde afin de donner de l’importance à leur personnage.
Tel se ruine pour fonder une pouponnière, non qu’il se soucie des poupons (il ne connaît rien de plus dégoûtant!). Mais ce qu’il caresse de ses plus chers désirs, c’est la plaque de marbre où son nom éclate en lettres d’or.

Et la fin de tout cela?
La fin, c’est que peut-être, avec beaucoup de chance, j’aurai un jour ma statue. Et moi, quand j’aurai ma statue, je ne serai plus là pour l’admirer. Ah! le fâcheux contretemps!
De quoi je conclus qu’il est beaucoup moins vain de se remplir le ventre. Car un ventre est chose assez commune et, sauf exception, sans gloire ni grandeur, mais c’est une chose qui offre l’immense avantage d’être!

Qu’en pensez-vous? Il me semble que l’affaire se gâte et prend un tour inquiétant. Et nous étions pourtant si bien partis!
Ainsi donc, quand ce n’est pas mon corps qui crie moi! pour demander, pour réclamer, pour se plaindre ou pour s’ébrouer, quand ce ne sont pas ses besoins qui parlent, ses peurs, ses désirs, ses travaux, ses ruses (car il est futé, le gros malin!), alors c’est mon personnage, avec ses cabochons de verre et ses oripeaux, en quête de spectateurs et d’applaudissements.

Et qui d’autre en nous pourrait prendre la parole en notre nom?
Réfléchissons.
Avez-vous assez réfléchi?
Oʋi, j’ai réfléchi et j’ai trouvé.
Voici la réponse, elle va de soi:
Qui parle, sinon la pensée?
Un grand esprit a dit: “Je pense, donc je suis.”
Par conséquent Je suis celui qui pense.
Celui qui pense, qui sent, qui veut, celui-là s’appelle moi. C’est d’ailleurs le seul qui sache parler et se donner un nom. Bref, Je suis ma Conscience. Le reste est peut-être à moi, peut-être en moi (je n’en sais rien!), mais n’est pas moi.

On ne saurait mieux dire: voilà un discours bien conduit, des arguments bien aiguisés.
En fait, se prendre pour un ventre, c’est l’erreur à l’état brut.
S’ériger en personnage, c’est l’erreur propre aux civilisés, aux raffinés, aux distingués.
Mais s’identifier à la conscience, c’est le fait d’un philosophe.
C’est la plus rare, la plus pure, la plus parfaite forme de la même erreur.

Erreur? Holà! C’est vous qui le dites! Prouvez-le! Répondez!
Je réponds par une question: Et quand tu dors?
Oui, quand tu dors vraiment, profondément, sans rêves.
Alors, es-tu ou bien cesses-tu d’être? Es-tu le même ou un autre?

Vous voyez qu’à cette question il n’y a pas de réponse sinon celle-ci:
Eveillé comme endormi, je suis le même: je suis celui qui se pense, qui se sent, qui se veut, et je suis celui que je ne pense pas, que je ne sens pas, que je ne veux pas!
En un mot: Je ne sais qui je suis.
“Chacun sait bien le dessein qu’il poursuit; chacun dit “moi, je ne sais qui je suis”, dit Lao-Tse, le plus grand des sages de la Chine.
Enfin, pour parler à la manière du Taô-Té-King¹, nous pouvons énoncer:

Le moi qui dit moi n’est pas le Vrai Moi

M’avez-vous bien suivi jusqu’ici?
C’est ce que nous appelons les Trois Pas.
Pas après pas m’avez-vous bien suivi jusqu’ici, nulle part?
Avez-vous le courage, l’honnêteté, la lucidité de reconnaître que vous ne vous connaissez pas?
Si vous vous êtes avancés jusqu’à ce point, rendus à l’évidence, pliés, penchés, anéantis juqu’à ce point,
Alors, peut-être êtes-voous parvenus à un tournant de votre vie,
Car vous êtes déjà tout à fait différents des passants que, passant vous-mêmes, vous avez recontrés dans la rue en venant, qui tous croient savoir le dessein qu’ils poursuivent et où ils vont et qui ils sont!
Celui qui croit savoir n’est jamais qu’un passant et qui passe à côté du savoir et de la foi.
Le point où vous en êtes, celui de la plus totale obscurité, a ceci de net, de décisif, de salutaire, qu’on ne peut y demeurer.

¹ Le Taô-Té-King de Lao-Tse commence par ces vers:

"Le chemin où l'on peut cheminer n'est pas le vrai chemin.
Le nom qu'on pent nommer, ce n'est pas le vrai nom..."