Approches de la Vie Intérieure
Lanza del Vasto
1962

Connaissance, possession et don

L’attitude dominante, en ce monde, c’est l’ignorance de soi, c’est-à-dire des choses de l’âme, l’oubli, la distraction, l’indifférence constante à l’égard des choses de l’âme, conséquence d’une inversion de l’intellect vers le profit, vers l’appropriation et domination du monde extérieur, choses et gens.
La Conversion, ou Renversement de ce que le Péché avait renversé, autrement dit le Redressement, la Conversion consiste à sortir du Monde, à sortir de l’extérieur, à rentrer en soi. A y porter d’abord attention.
L’âme, de vaporeuse et vague qu’elle était, se fait dense et vivante par l’effet de cette attention, s’éclaire par le rayon de cette attention et devient consciente, devient source de paroles et d’actes originaux et significatifs. La connaissance de soi est unifiante et rayonnante, à la différence de la connaissance de n’importe quoi d’autre (car la connaissance de quoi que ce soit d’extérieur n’affecte en rien son objet).
La même soif de posséder les choses et de subjuguer les autres a pour contrepartie l’incapacité de se posséder et de se dominer.

Une connaissance de soi qui serait lucide et même illuminante, mais impuissante et passive, ne constituerait qu’un accomplissement insuffisant et fallacieux. La vraie connaissance du vrai moi se démontre par la royauté du centre rayonnant, de sa puissance ordonnatrice et pacifiante sur toute la personne, jusque sur les instincts et les fonctions du corps. Il en résulte naturellement un détachement des biens de ce monde et un respect de la liberté d’autrui. C’est pourquoi il est dit: “Heureux les pauvres pour l’esprit, car le Royaume des Cieux est à eux”; puisqu’ils possèdent la royauté en eux et donc et la substance, pourquoi poursuivre des ombres et des apparences dans les ténèbres extérieures et dans le monde artificiel qu’est la cité des hommes?

Mais on peut se dominer et ne pas se donner. Tel, par une forte discipline, a recherché, obtenu, cultivé le savoir et les pouvoirs. Celui qui est maître de soi “a vaincu le monde”. Mais attention au Prince de ce Monde! On peut tomber dans les mains du Séducteur sans le savoir, il n’est pas nécessaire pour devenir serviteur du Malin d’exercer ses pouvoirs et ses dons à faire du mal: il suffit de les chérir pour eux-mêmes et d’en user pour soi-même, d’en tirer à soi le Fruit, car c’est l’essence même de l’originel péché et c’est ici le “péché contre l’esprit”.
Certes, la possession de soi précède, dans un certain sens, le don de soi, car on ne peut donner ce qu’on n’a pas. Mais la prise de possession ne doit être faite qu’en vue du Don. Il faut que, dans toutes les démarches et tous les efforts pour obtenir cette possession, la dépossession soit présente.
Dans les exercises spirituels, tels que nous les pratiquons, vous trouvez la Détente sans cesse rappelée comme un reflet corporel de cette vérité.
A chaque articulation de l’exercise, l’attitude d’abandon se combine avec l’élément contraire. L’effort spirituel exige une tension, comme tout effort. Cet effort fortifie et unifie le centre, mais le sépare aussi de tout le reste, le raidit, le durcit, et c’est la mort si la tension ne s’accompagne pas d’une détente, d’une attente, d’une ouverture.
Au comble de la lutte e de la victoire, sérénité, indifférence au résultat, humilité: “Ce n’est pas moi qui agis, mais le Christ en moi”, dit saint Paul. Effacement et force, renoncement et dépassement, sacrifice et joie sont ici donnés l’un dans l’autre.
Je ne parlerai pas de la doctrine de Bouddha, mais son image me suffit: que vois-je? Un homme assis, le visage dépouillé de toute expression et lisse comme un œuf, les membres déliés comme des rubans et comme de l’eau, les mains fleuries, les pieds fleuris, la poitrine fleurie, la chevelure en fleur, le sourire à peine perceptible. Rien ici qui ne soit donné, abandonné, rendu. Mais faites le tour et regardez le dos: c’est un mur, inébranlable en ses assises, exact dans la verticale, c’est la force et la hauteur d’où la douceur découle.
Et les saints rois dans le portail de Chartres, qui sont des colonnes et des troncs plutôt que des formes humaines, dans la rudesse de leur droiture, et leur humble suavité comme la source des hautes roches.
Source de Charité, ouverture à autrui. Je ne suis pas seul à être un moi. Ce passant aussi est un moi, tout autant que moi. L’accès à mon unité intime m’ouvre la voie à l’unité de chaque être et de tout.
Mais il y a ici un double système de défense à pénétrer sans le briser. Si je brise le vase, le contenu s’en perdra. Il faut faire du mur une voie, du voile une révélation. Pour que l’enveloppe d’autrui devienne transparente, il faut rendre notre propre enveloppe transparente. Nous en pouvons faire l’expérience tous les jours: ouvrons la main et tout s’ouvrira.
Serrons le poing et tout tape, tout cogne, et la mêlée générale s’ensuit que s’appelle “ce monde”.